Que la science justifie un recours à l'idéographie

Que la science justifie un recours à une idéographie est un article de Gottlob Frege publié en 1882 dans le Zeitschrift für Philosophie und philosophische Kritik.



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Œuvre de logique - Philosophie analytique - Courant philosophique - Théorie de la démonstration

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Que la science justifie un recours à une idéographie est un article de Gottlob Frege publié en 1882 dans le Zeitschrift für Philosophie und philosophische Kritik. À travers ce texte d'uniquement quatre pages, le logicien et philosophe de Iéna se propose de montrer pour quelles raisons une écriture idéographique est indispensable dans les sciences abstraites.

Utilité et insuffisance du langage naturel

Frege débute par développer les deux thèses suivantes :

  • «Les sciences abstraites ont besoin [... ] d'un moyen d'expression pour prévenir les erreurs d'interprétation et les fautes de raisonnement.»[1]
  • «Nous avons besoin de signes sensibles pour penser.»[2]

La premiere thèse se justifie tout au long de l'article : déterminer quelle est la nature de ce moyen, et justifier ce moyen qu'est l'idéographie, c'est l'objectif de l'article. La seconde thèse sert de point de départ à cette justification. Mais dès la formulation de ces thèses dans les premières lignes, la problématique de Frege transparaît : si nous pensons avec des signes, nous nous trompons aussi en les utilisant ; quelles sont alors les erreurs que nous faisons et quels sont les signes tels qu'ils puissent nous en détourner ? Mais, en outre, pouvons-nous déterminer la nature de ses signes ?

Nous avons besoin de signes sensibles pour penser

Il est , selon Frege, indispensable de rechercher un moyen d'expression qui permette d'éviter deux types d'erreur : les erreurs d'interprétations, et les fautes de raisonnement. Or, ces deux types d'erreurs sont causées par l'imperfection du langage, mais c'est ce même langage qui nous sert à conceptualiser, en retenant le flux des impressions sensibles par des signes : par l'usage de signes, l'homme se saisit du concept, de ce qui est commun à des choses différentes :

«Sans les signes, nous nous élèverions difficilement à la pensée conceptuelle. En donnant le même signe à des choses différentes bien que identiques, on ne sert à désigner plus à proprement parler la chose singulière mais ce qui est commun : le concept. Et c'est en le désignant qu'on prend possession du concept ; dans la mesure où il ne peut être objet d'intuition, il a besoin d'un représentant intuitif qui nous le manifeste. Ainsi le sensible s'ouvre-t-il le monde de ce qui échappe aux sens. [3]»

Le langage nous est par conséquent indispensable, et ce, même si nous parvenons à nous passer de la parole pour penser. Le signe, tel que Frege le pense, implique aussi que, sans lui, nous serions impuisants à plusieurs points de vue qui ne sont pas développés dans l'article, mais auxquels Frege fait quelques allusions qui peuvent être ainsi explicitées :

  • sans les signes, nous ne serions que peu libres assez à nos représentations ; or, l'animal modifiant ses impressions sensibles en les fuyant ou en les cherchant, nous serions réduits à l'utile et l'agréable, au nuisible ainsi qu'à la douleur ;
  • il n'y aurait par conséquent pas de pensée abstraite, ce qui est en outre renforcé par le fait que le signe nous sert à conceptualiser ;
  • nos actions seraient limitées à ce que nos mains peuvent façonner ;
  • sans les signes, la mémoire nous ferait défaut ; on peut en déduire que nous n'aurions pas ou peu de notion de notre propre identité ;
  • il n'y aurait pas ou peu d'intériorité : ne pouvant penser par le moyen des mots, à plus forte raison, nous ne pourrions penser sans la parole.

Limites du langage usuel

L'invention du signe a par conséquent eu des conséquences profondes pour le développement de l'humanité. Néanmoins, malgré cette puissance comme instrument de la pensée, le langage présente des imperfections qui sont la source de nos erreurs.

Le langage courant n'est pas univoque.

Un même mot peut en effet désigner à la fois un concept et un objet spécifique :

«Le cheval est un herbivore» : le cheval comme espèce ;
«Ce cheval» : le cheval comme tel individu subsumé sous un concept.
Le langage courant n'est pas régi par des règles logiques.

En effet, quoique ces phrases soient grammaticalement correcte, elles ne sont pas régies par des règles logiques, et amènent à des erreurs d'interprétation[4]. Par conséquent, notre langage ne permet pas de donner une expression rigoureuse à nos raisonnements.

Le langage courant ne peut exprimer de manière explicite et simple l'ensemble des éléments logiques d'une déduction.

Puisque de tels confusions existent dans le langage, des hypothèses peuvent en effet être introduites sans qu'on en prenne conscience : le langage courant n'exprime jamais de manière explicite la totalité des hypothèses d'une série de déductions ; et même, si nous essayons de reformuler un raisonnement, dans le langage courant, en exprimant l'ensemble des distinctions et déductions, il se révèle prolixe et bien trop lourd à manier. Ainsi les rapports logiques demeurent-ils toujours tacites. Frege donne l'exemple d'Euclide : la démonstration de la proposition 19 du livre premier des Éléments ne permet pas de voir de manière évidente que ce dernier emploie sans le dire plusieurs propositions non formulées de manière explicite.

Mot écrit et mot parlé

Après cette critique logique du langage courant, Frege poursuit en comparant les mérites respectifs du mot écrit et du mot parlé au regard de leur utilité pour fixer avec précision et clarté des raisonnements.

Le mot écrit est durable : on peut, grâce à lui, parcourir plusieurs fois une suite de pensées sous une forme stable ; cependant, cette qualité n'est pas suffisante, pour les raisons déjà évoquées : par le mot écrit du langage courant, les différences de sens d'un mot ne sont pas rendues manifestes.

Comment obtenir de la précision dans notre usage des signes ?

Si nous comparons le langage et la main, nous trouvons cette ressemblance : la main a des usages particulièrement variés ; cependant, elle ne suffit pas à remplir des tâches qui demandent la plus haute précision. Pour remédier à ce défaut, les hommes ont fabriqué des mains artificielles, qui exécutent un travail d'une précision impossible pour une main humaine.

D'où vient cette précision ? Pour Frege, elle vient de la rigidité et l'indéformabilité des pièces des outils frabriqués par l'homme. L'outil qui remplace la main est ainsi plus précis, mais moins habile que la main. Or le langage parlé a une insuffisance analogue : il est souple et plein de ressources, mais cette polyvalence exclut qu'il puisse être un ensemble de signes dénués d'ambiguïté. Ce qu'il faut par conséquent, c'est un ensemble de signes strictement logique, par conséquent rigide et univoque, qui ne laisse pas cependant échapper le contenu de la pensé.

Signe audible et signe visible

La première question est alors, pour Frege, de savoir si, dans ce but, ce sont les signes audibles qui ont l'avantage, ou les signes visibles.

Frege distingue les avantages des signes audibles :

  • productions indépendantes des circonstances extérieures ;
  • affinité étroite des sons et des faits de conscience ;
  • modulations illimités de la voix, adaptée aux plus subtiles variations.

Mais ces avantages sont clairement liés aux conditions physiques et psychiques humaines : convenant par exemple à l'expression des sentiments, ces rapports de dépendance ne conviennent pas à la logique. Frege s'oppose au psychologisme qui réduirait les propositions logiques aux manières dont nous sommes affectés[5].

Frege distingue les avantages des signes visibles :

  • bien délimités et différenciés : précis et clairs ;
  • durée et immutabilité.

Le signe visible est par conséquent, selon Frege, identique au concept : au début de l'article, Frege notait en effet que le concept nous sert à nous élever au-dessus du courant des impressions et des pensées. Or, l'écriture permet elle aussi de fixer des pensées en même temps en les retenant. Le caractère de fixité de l'écriture permet par conséquent de concentrer l'attention. Mais, en outre, la disposition de signes dans un espace à deux dimensions est aussi utile pour exprimer des rapports internes, ce que ne peut faire le signe audible.

Au final, les propriétés de l'écriture nous éloignent du cours de nos représentations, et pour cette raison, ce sont ces mêmes propriétés qui peuvent pallier les défauts de notre constitution naturelle.

L'idéographie apparaît ainsi comme une technique au moyen de laquelle la pensée se donne la plus grande indépendance envisageable à l'égard des impressions sensibles et de la grammaire, pour parvenir à exprimer visuellement, de manière stable et précise la cohérence interne des raisonnements.

Utilité de l'idéographie : sa place dans le développement des sciences

Frege répond à une objection qui évoque, au regard de l'histoire de la pensée, le problème du statut de la logique dans la pensée d'Aristote : la formalisation ne doit-elle pas venir uniquement une fois la science achevée ? Chez Aristote, rappelons que le statut de la logique n'est pas connu avec précision : on ne sait s'il s'agit d'une méthode de découverte, ou d'une mise en forme de la science une fois que celle-ci est achévée. Mais, dans le second cas, la logique est stérile[6].

Tel n'est pas l'avis de Frege : recourant de nouveau à une ressemblance avec la technique, il affirme que la science sert à construire des instruments qui à leur tour permettent de développer la science. Il en ira de même pour l'idéographie.

Ceci sert à récapituler la totalité de l'article dans une esquisse de théorie du progrès de la connaissance :

  • l'homme, comme animal, est apparemment soumis aux impressions sensibles : son attention est tournée vers l'extérieur ;
  • mais, comme l'animal, il peut agir sur le cours de ses représentations (de manière basique : par la fuite, ou la recherche de certaines impressions)  ;
  • par la main et les outils, et par la voix, l'homme a une plus grande indépendance à l'égard des ses représentations que les autres animaux ;
  • grâce à des signes, l'homme se donne la présence de choses absences : le signe sert à s'élever à la pensée conceptuelle ;
  • cependant, le langage courant n'est pas régi par des lois logiques, mais grammaticales : il est par conséquent une source d'erreurs ;
  • il faut par conséquent inventer un nouvelle ensemble de signes qui permettent d'atteindre à une expression de la pensée univoque et sans ambiguïté.

L'article tient ainsi son unité de cette conception du développement de la science, évoquée au cours d'une discussion de l'intérêt scientifique de l'idéographie, et cette conception justifie le titre de l'article : le développement de la science, qui demande plus de précision et de clarté, en exige l'invention.

Bibliographie

Notes

  1. Que la science justifie un recours à l'idéographie, in Ecrits logiques et philosophiques, Gottlob Frege, Editions du Seuil, 1971, p. 63
  2. idem
  3. in Ecrits logiques et philosophiques, p. 64, trad. Claude Imbert, Editions du Seuil, 1971.
  4. Quand la création d'un langage parfait sera abandonnée, ce sera logiquement l'analyse du langage ordinaire qui viendra au premier plan. Voir par exemple Wittgenstein.
  5. cf. Sens et dénotation, pour une distinction nette entre les différents aspects d'un énoncé.
  6. Cette stérilité de la logique est peut-être à l'origine d'un certain dédain de Descartes qui expliquerait le peu d'intérêt que la philosophie française a porté jusqu'à actuellement sur les possibilités de la formalisation. Voir Pascal Engel, La Norme du vrai, Préface.

Liens externes

Articles sur le site de l'université de Genève relatif à cet article de Frege :



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La version présentée ici à été extraite depuis cette source le 09/03/2010.
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